Corniches en encorbellement


1  Introduction

Les corniches sont un des éléments les plus communs de l’architecture. Pour les bâtiments prestigieux ou ordinaires, les corniches forment le couronnement des têtes de mur. Elles ont pour les murs à la fois un rôle d’ornement, et un rôle utilitaire en protégeant les murs contre les eaux pluviales. Leur caractéristique structurelle principale est leur saillie, qui est essentielle pour leur permettre d’assurer ces deux rôles.
L’histoire des corniches a fait l’objet d’articles d’encyclopédie, par Diderot et d’Alembert, Viollet-le-Duc, Planat etc. Ces articles sont consacrés principalement aux aspects ornementaux. Ils apportent cependant quelques informations utiles concernant la stabilité des corniches. Nous explorons dans cet article les corniches de différentes manières. Dans un premier temps, nous exposerons les informations qui peuvent être tirées des sources concernant l’histoire de l’architecture. Nous tracerons ainsi les grandes lignes de la construction et l’équilibre des corniches dans l’Antiquité, au Moyen-Age, et à la Renaissance. Nous verrons ensuite l’apparition des règlements qui imposent des dispositions constructives pour les corniches au XVIIIe et XIXe siècle, et leur transposition dans les cours et traités d’architecture. Nous verrons enfin quelques points particuliers concernant l’équilibre des corniches.
Plusieurs modes de présentation des corniches étaient possibles pour cet article : parcours chronologique des types de corniches, parcours chronologique des sources, parcours typologique etc. Nous avons privilégié un parcours chronologique des types de corniches, pour être le plus clair possible. Cependant cette présentation chronologique masque un fait essentiel. Les sources utilisées ici concernant les corniches de l’architecture antique jusqu’au début du XVIIIe siècle sont uniquement des sources postérieures au début du XVIIIe siècle.
Palais Strozzi à Florence avec corniche imposante avant 1908
Fig 2: Palais Strozzi à Florence, avec corniche imposante, avant 1908
d’après Grundriß der Kunstgeschichte / Wikimedia Commons

2  Antiquité

Architrave, frise et corniche   Dans l’antiquité, la corniche ne se trouve pas seule, elle forme la partie supérieure de l’entablement, qui comprend, de bas en haut, l’architrave, la frise et enfin la corniche1(Fig. 3). En dehors du cas des édifices de petites dimensions, où l’entablement pouvait être monolithique, l’architrave, la frise et la corniche étaient généralement construits séparément, par assises successives (Marquand 1909 [25,p.48]). La hauteur et la saillie des différents éléments d’architecture (soubassement, fût de la colonne, chapiteau, architrave, frise, corniche) est régie par des rapports plus ou moins constants.
Entablement dorique avec définition de l'architrave, la frise et la corniche d'après Viollet-le-Duc 1863
Fig 3: Entablement dorique
d’après Viollet-le-Duc 1863 [39,Pl.II] – scanné par la BNF 1
Nous nous intéressons ci dessous au cas des portiques à colonnes, et aux informations qu’il est possible de réunir sur l’appareillage des corniches, car ce dernier conditionne leur équilibre.
Environnement de la corniche   Avant de s’intéresser à la corniche elle même, il est nécessaire de considérer les éléments qui l’entourent. L’élément qui porte la corniche est l’architrave. Les premières architraves en pierre de l’architecture grecque sont des pièces monolithes (linteau) qui portent de colonne à colonne. Choisy indique une évolution entre le VIe siècle où l’on trouve ces linteaux en une seule pièce, et le Ve siècle où apparaissent les architraves juxtaposées qu’il appelle architraves à bandes (1899 [6,pp.319,363,375] – Fig. 4). Selon lui : « En remplaçant la pierre unique par deux ou trois dalles accolées, P, on peut espérer, si l’une d’elles vient à céder que les autres résisteront. Ces dalles plus minces sont d’ailleurs plus maniables que de forts blocs : il y a du même coup simplification du travail et surcroît de sécurité. » (1899 [6,p.270])2. L’architrave, bien qu’elle soit composée exclusivement de linteaux dans l’architecture grecque, utilise donc plusieurs pièces juxtaposées sur la profondeur.
Entablement dorique où apparait une architrave à trois bandes d'après Choisy 1899
Fig 4: Entablement dorique
d’après Choisy 1899 [6,p.299]
La frise, qui n’a du point de vue structurel qu’un simple rôle de calage entre la plate-bande et la corniche, n’a pas d’intérêt pour nous ici. 3
Le plafond du portique couvre l’espace situé entre les colonnes et le mur du temple. Il peut être composé de poutres à caissons, de dalles monolithes (D sur la Fig. 5 à gauche), ou de voûtes en brique (E sur la Fig. 5 à droite). Il porte entre le mur du temple et l’entablement, auxquels il transmet son poids propre.
Temple de Balbec d'après Patte 1769 Basilique d'Antonin d'après Patte 1769
Fig 5: Entablements – Temple de Balbec [Baalbek] (à g.) et Basilique d’Antonin (à d.)
d’après Patte 1769 [26,Pl. XII] – scanné par la BNF
Saillie   Vitruve indique que « L’avancée de cette corniche, denticule comprise, doit être faite aussi grande que sera la hauteur depuis la frise jusqu’au sommet de la moulure de la corniche. […] Toutes les saillies ont un aspect fort élégant si, autant elles ont de hauteur, autant elles ont d’avancée »4. Perrault relève cependant que dans les fait les corniches avaient généralement dans l’Antiquité un peu moins de saillie que de hauteur, et inversement à son époque (1683 [27,p.29]).
Planat indique que le temple Jupiter Stator (ou de Castor et Pollux) à Rome avait une corniche avec une saillie de 1m63 (1888 [29,p.30])
Appareillage en profondeur : la queue   La corniche n’a pas nécessairement une queue égale à la profondeur de l’entablement. Sa longueur peut être égale :
  • à la profondeur de l’entablement, moins la longueur d’appui du plafond
    • si ce dernier est au niveau de la corniche et prend la place de la corniche (voir exemples dans Hellman 2002 [18,p.105])
    • si ce dernier au dessus du niveau de la corniche et prend appui sur une pierre distincte de la corniche (voir exemples sur la Fig. 3, et dans Hellman 2002 [18,pp.127,134,285,287])
  • à la profondeur d’un seul des deux ou trois linteaux composant une architrave à bande (voir exemples dans Hellman 2002 [18,p.122])
Il existe des cas où la queue fait parpaing dans l’entablement (Fig. 6), cependant cette situation ne semble pas être la plus courante. Marquand indique que les corniches doriques avaient une queue considérable pour favoriser la saillie, mais ne donne pas d’autre indication sur ce point (1909 [25,p.52]). A contrario Viollet-le-Duc écrit concernant les corniches doriques : « La corniche est peu saillante et ne porte pas sur toute l’épaisseur de la frise, elle n’a que juste la queue nécessaire pour éviter la bascule (voir la Planche II [Fig. 3]). » (1863 [40,p.48])
Temple de Jupiter Stator à Rome avec indications des fers d'après Rondelet 1828
Fig 6: Temple de Jupiter Stator à Rome
d’après Rondelet 1828 [32,Pl.CXLIX 9 et 10]
Appareillage en hauteur : les assises   La corniche peut être monolithe, ou composée de deux ou trois assises superposées (Marquand 1909 [25,p.52]).
Dans le cas d’assises superposées Viollet-le-Duc précise que « si la corniche romaine est décorée de modillons (lesquels figurent des corbeaux, des bouts de solives) comme dans l’ordre corinthien et l’ordre composite, ceux-ci sont taillés dans le bloc de marbre ou de pierre dont est composée cette corniche. » (1860 [38]). La figure 5 donne deux entablements de temples antiques, tels que reproduits par Patte (1769 [26]), et illustrant le principe exposé par Viollet-le-Duc. Sur la figure de droite, bien que la corniche ne soit pas en une seule assise, les modillons appartiennent effectivement à l’assise comportant le surplomb.
Equilibre de la corniche   La corniche est déstabilisée par le poids des éléments qui prennent appui sur le surplomb : dalles en pierre ou tuiles qui forment la couverture, assises supérieures de la corniche (Fig. 3). Elle est en revanche parfois stabilisée au niveau de sa queue par les poids rapportés par :
  1. les assises supérieures de la corniche, taillées en biais pour épouser la pente de la toiture (voir Fig. 3, et Hellman 2002 [18,pp.106,127,285])
  2. les chevrons de la couverture (voir Hellman 2002 [18,pp.105,106,285,287])
  3. le plafond du portique (voir Temple de Baalbek Fig. 5 à gauche, et temple de Vesta à Tivoli Fig. 7 de Rondelet et planche V de Piranesi 1748 [28])
Temple de Tivoli d'après Rondelet
Fig 7: Temple de Tivoli
d’après Rondelet 1828 [32,Pl.CXLIX 7]
Les angles des corniches nécessitent une attention particulière. Ils forment un point faible du point de vue de l’équilibre, en raison du surplomb existant dans deux directions. Ungewitter précise que les consoles aux angles des bâtiments étaient perpendiculaires aux parements du mur dans l’architecture antique, et étaient donc taillées dans un seul grand bloc monolithe (1901 [35,p.250] 1920 [37,p.348]). Une des illustrations de Breymann semble illustrer ce principe (Fig. 8, texte correspondant non consulté – dans cet exemple les consoles et la dalle portée ne font cependant pas partie du même bloc). Il existe parfois des pièces métalliques scellés entre les blocs successifs qui composent la corniche pour former chaînage. Ce chaînage n’a pas d’utilité contre la bascule des blocs de la corniche, en dehors des blocs situés aux angles. Dans ce cas, le chaînage joue le rôle d’un contrepoids situé à l’arrière (voir définition dans article sur la stabilité des encorbellements).
Corniches d'angle dans les édifices antiques d'après Breymann 1849
Fig 8: Corniches d’angle dans les édifices antiques
d’après Breymann 1849 [3,Tab.51]
Conclusion   Ici s’arrêtent déjà les informations que nous avons pu recueillir concernant les modes constructifs des corniches des portiques à colonnes, qui ont un intérêt pour la compréhension de leur stabilité. Pour compléter ce court exposé, nous avons réuni quelques photos où apparaissent des détails constructifs des corniches qui ont été évoqués ci-dessus :
D’autres structures, comme les ordres romains avec arcs (Fig. 9) pourraient être étudiées pour compléter cette approche. La profondeur d’appui fourni par l’arc qui se substitue structurellement à l’architrave (qui a perdu sa fonction porteuse), l’étagement des ordres sur plusieurs niveaux, sont par exemples deux paramètres qui ont une influence importante sur les possibilités d’équilibre des corniches.
Théâtre de Marcellus à Rome d'après Viollet-le-Duc
Fig 9: Théâtre de Marcellus, Rome
d’après Viollet-le-Duc 1863 [40,Fig.7] – scanné par la BNF 1
Voir également Rondelet, l’Art de Bâtir tome 2 1804 [31] Planche XXX
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3  Corniches romanes

L’entablement est remplacé au Moyen-Age par une simple corniche. Enlart distingue trois variétés de corniches dans l’architecture religieuse romane : la tablette simple, la corniche à modillons et la corniche à arcature (1927 [14,p.421]). Dans ce dernier cas, l’arcature est simulée, chaque arc étant taillé dans une seule pierre (p.423). Les corniches romanes munies de chéneau sont extrêmement rare[s], et Enlart donne seulement quelques exemples avec chéneau dans le Sud-Ouest de la France (pp.426,427). Nous aurons l’occasion de voir l’importance structurelle de l’apparition du chéneau concernant les corniches gothiques.
Viollet-le-Duc, Planat et Enlart donnent différents exemples de ces corniches romanes dans les articles concernant ces dernières, mais il s’intéressent essentiellement à leur ornementation. Seul Viollet-le-duc fournit quelques précisions, qui ont un intérêt pour comprendre leur stabilité (1860 [38]). Nous reproduisons ci-dessous les deux extraits les plus significatifs :
  • Concernant les corniches à modillons, que Viollet-le-Duc appelle ici corbeau : « Chaque corbeau est un morceau de pierre profondément engagé dans la maçonnerie […] ; puis, d’un corbeau à l’autre, repose un morceau de tablette. […] Ainsi, les corbeaux étant faits pour empêcher la bascule des tablettes (ils n’ont pas d’autre raison d’être), les morceaux de pierre dont se composent ces tablettes n’étant pas tous de la même longueur, et les corbeaux devant se trouver naturellement sous les joints, il en résulte que ces corbeaux sont irrégulièrement espacés ; leur place est commandée par la longueur de chaque morceau de tablette. Il arrive même fréquemment que la moulure qui décore l’arête inférieure de la tablette s’arrête au droit de chaque corbeau et laisse voir le joint vertical. »
  • Concernant l’influence des matériaux locaux sur les formes possibles pour les corniches : « Il faut observer, d’ailleurs, que les corniches prennent d’autant plus d’importance, présentent des saillies d’autant plus prononcées qu’elles appartiennent à des contrées riches en beaux matériaux durs. Dans l’Île-de-France, en Normandie et dans le Poitou, on n’employait guère, avant le XIIe siècle, que les calcaires tendres si faciles à extraire dans les bassins de la Seine, de l’Oise, de l’Eure, de l’Aisne et de la Loire. Ces matériaux ne permettaient pas de faire des tablettes minces et saillantes. […] La Bourgogne, au contraire, fournit des pierres dures, basses, et qu’il est facile d’extraire en grands morceaux ; aussi, dans cette province, les corniches ont une énergie de profils, présentent des variétés de composition que l’on ne trouve point ailleurs en France. »
La tête des murs est une zone particulièrement exposée des maçonneries, et il arrive fréquemment que les corniches et les modillons aient été remplacés lors de campagnes de restauration.
La saillie des corniches romanes semble faible par rapport aux corniches qui arriveront avec la renaissance, mais nous n’avons pas trouvé de source permettant d’étayer cette remarque.
Corniche romane à modillons d'après Planat 1888
Fig 10: Corniche romane à modillons
d’après Planat 1888 [29] – scanné par l’INHA
Corniche romane à arcature, de l'église paroissiale de l'Assomption à Santa-Maria-Figaniella en Corse du Sud
Fig 11: Corniche romane à arcature
Eglise paroissiale de l’Assomption, Santa-Maria-Figaniella, Corse du Sud – PA00099110
Pour plus d’informations sur les corniches romanes, outre les ouvrages déjà cités de Viollet-le-Duc et Enlart, voir Choisy 1899 [5,p.172-173].

4  Corniches gothiques

4.1  Evolution des formes

Les corniches à tablette simple ou à modillons ne disparaissent pas complètement avec l’avènement du gothique, mais deviennent plus rares (Enlart 1929 [15,p.630,632]). Viollet-le-Duc précise dans son article sur les corniches les formes que prennent les nouvelles corniches gothiques :
  • « Les corniches, pendant le cours du XIIIe siècle, offrent peu de variétés ; elles se composent presque toujours de deux assises : l’une en forme de gorge décorée de crochets ou de feuilles, la seconde portant un larmier saillant. »
  • « Le XIVe siècle conserve généralement les corniches en deux assises, et la seule différence que l’on signale entre ces corniches et celles du XIIIe siècle, c’est que les profils des larmiers sont plus maigres, et les ornements, feuilles ou crochets, plus grêles et d’une exécution plus sèche. »
Corniche gothique à deux assises d'après Viollet-le-Duc 1860
Fig 12: Corniche gothique, à deux assises
d’après Viollet-le-Duc 1860 [38]
Dans le chapitre concernant l’architecture privée de son manuel d’archéologie française, depuis les temps mérovingiens jusqu’à la Renaissance, Enlart précise5 que les corniches civiles suivent les mêmes modèles que dans l’architecture religieuse, et que les chéneaux sont moins fréquents dans l’architecture civile que dans l’architecture religieuse (1904 [13,p.152-153]).
Nous avons observé pour notre part que les assises des corniches des églises modestes (un seul vaisseau, sans bas-côté, sans chéneau) que nous avons eu l’occasion de visiter formaient rarement parpaing. La queue visible des corniches correspondait plutôt à la longueur de queue des autres pierres du même parement. Cette remarque s’appuie néanmoins sur l’observation d’un nombre restreint d’édifices.
Ungewitter et Mohrmann apportent un détail intéressant concernant les angles des bâtiments. Contrairement aux angles des bâtiments antiques, les consoles dans l’architecture gothique pouvaient être placées diagonalement aux angles (1901 [35,p.250] Ungewitter 1920 [37,p.348]).

4.2  Apparition des chéneaux en pierre de taille – influence sur l’équilibre

Les évolutions évoquées ci-dessus sont de peu d’intérêt du point de vue statique comparé à la réapparition des chéneaux, qui advient vers 1230 selon Choisy6 ([5,p.372]). La mise en place des chéneaux n’est pas systématique, mais là où il est utilisé, il sera bientôt accompagné dans les édifices les plus importants de garde-corps (également appelé parapets, ou balustrades suivant les auteurs), qui outre leur aspect décoratif, permettent d’accéder en sécurité aux nouveaux chéneaux qui nécessitent un entretien régulier7. La balustrade qui souvent porte à faux nécessite d’allonger la queue des pierres de la corniche pour assurer l’équilibre. Certains aspects cependant permettent de contrebalancer cet effet déstabilisant :
  • les chéneaux en pierre de taille nécessitent que la dernière assise du chéneau ait une assise avec une queue suffisamment importante pour accueillir le chéneau. L’augmentation de la queue joue favorablement pour l’équilibre de la corniche.
  • la présence du chéneau a pour conséquence l’absence de l’effet déstabilisant que pourraient jouer l’appui des chevrons ou des coyaux sur la partie en surplomb de la corniche.
  • dans certains cas, l’extrémité de la queue de l’assise portant le chéneau est chargé par le mur bahut qui porte les combles, c’est du moins la représentation qu’en fait Viollet-le-Duc à Notre-Dame de Paris (Fig. 14). On retrouve cette combinaison du mur bahut portant la charpente et corniche portant en surplomb une balustrade notamment à Notre-Dame de Paris, à l’abbatiale Saint-Ouen à Rouen (2007 [16,189,201]), à la cathédrale de Bourges (Epaud 2011 [17,p.519]), mais nous n’avons pas pu vérifier dans chacun de ces cas que la corniche est effectivement engagée sous le mur bahut.
  • les chéneaux étaient réalisés en pierre dure pour supporter les effets combinés de l’eau et du gel. Ces pierres sont les plus à même pour reprendre les efforts de flexion générés par l’encorbellement de la corniche.
Détail du chéneau du choeur de la cathédrale d'Auxerre d'après Viollet-le-Duc Détail d'un arc formeret bourguignon d'après Viollet-le-Duc
Fig 13: à g. : Détail du chéneau du choeur de la cathédrale d’Auxerre
à d. : Détail d’un arc formeret bourguignon
d’après Viollet-le-Duc, Art. Construction – développement – Wikisource
d’après Viollet-le-Duc, Art. Arc-doubleau, arc-ogive, arc-formeret – Wikisource
Chéneau de la cathédrale Notre-Dame de Paris d'après Viollet-le-Duc Chéneau du XIIIe siècle d'après Viollet-le-Duc
Fig 14: à g. : Chéneau de la cathédrale Notre-Dame de Paris
à d. : Chéneau du XIIIe siècle
d’après Viollet-le-Duc, Art. Bahut – Wikisource : g et d

4.3  Conclusion

Si l’exposé ci-dessus peut évoquer un déterminisme structurel des formes de la corniche, là n’est pas notre intention. Nous souhaitons seulement mettre en lumière certains mécanismes et enjeux d’équilibre des corniches en prenant en compte leur environnement dans son ensemble. Ces équilibres ne doivent ensuite pas faire l’objet d’une sur-interprétation.
Nous mentionnons pour finir quelques dessins complémentaires de Viollet-le-Duc où l’appareillage de la corniche (y compris la queue) est visible ou esquissée. Il faut naturellement prendre avec prudence ces représentations. Les dessins concernés sont les suivants :
Pour plus d’informations sur les corniches gothiques, outre les sources déjà citées (Viollet-le-Duc, Enlart), un exposé détaillé des moulures et des formes des corniches gothiques est donné par par Ungewitter et Mohrmann (1903 [36,p.445-454] 1920 [37,p.600-611]).

5  Renaissance et Grand Siècle

5.1  Ordres et proportions

A la renaissance, la redécouverte de l’architecture antique conduit à la mise au point de proportions à donner aux élévations des bâtiments, en fonction de l’ordre (toscan, dorique, ionique etc.). La beauté des édifices doit alors découler du respect de ces proportions. Ces dernières concernent notamment les corniches, dont la hauteur et la saillie idéale est fixée en fonction du diamètre de la colonne. La Regola delli cinque ordini d’architettura publié par Vignole en 1562 est peut-être le manuel d’architecture le plus connu présentant les règles des ordres d’architecture. Chez Vignole, le rapport entre la saillie de la corniche et sa hauteur vaut :
  • $1^{m}6^{p} / 1^{m}4^{p}$ soit $9/8=1.125$ pour l’ordre toscan
  • $2^{m} / 1^{m}6^{p}$ soit $4/3=1.333$ pour l’ordre dorique
  • $1^{m}13^{p} / 1^{m}\frac{3}{4}$ soit $0.984$ pour l’ordre ionique
  • $2^{m}2^{p} / 2^{m}$ soit $1.056$ pour l’ordre corinthien et composite
avec $^{m}$ indiquant les modules (rayon inférieur de la colonne8) et $^{p}$ les parties, modules et parties étant les divisions utilisées pour décrire les proportions des ordres. Un module comprend douze parties.
Le respect absolu des proportions sera plus tard remis en cause par Claude Perrault en France (Les dix livres d’architecture de Vitruve 1673), et défendu par François Blondel (Cours d’architecture 1675-1683). L’histoire et le détail de ce débat sort du cadre de notre étude, nous nous contenterons de noter que quelques soit les auteurs, la saillie à donner aux corniches est à peu près égale à leur hauteur. Cette proportion se poursuit au delà du XVIIe siècle, et est évoquée dans l’Encyclopédie9 en 1754.
Nous n’avons pas trouvé dans la littérature de référence particulière concernant la queue à donner aux corniches à cette époque.

5.2  Cas des bâtiments à étages

Dans le cas des bâtiments à plusieurs étages, deux partis sont explorés par les architectes du XVIe siècle pour l’ordonnancement des façades. Le premier consiste à affecter un ordre distinct à chaque étage, au dessus du rez-de-chaussée traité comme un immense sous-bassement. Les corniches sont alors établies suivant les proportions de l’ordre correspondant à leur étage. Le second parti consiste à ne marquer les différents étages que d’un simple bandeau, et de munir la façade d’une seule corniche en son sommet, dont les proportions répondaient à la hauteur de la façade (Planat 1888 [29,p.30]). La saillie de la corniche étant proportionnelle à la hauteur de l’ordre, ce second parti a conduit à la construction de corniches avec une saillie très importante. Celle du palais Strozzi à Florence est souvent cité en exemple (Planat, Choisy, Breymann). Ce bâtiment de 31m de haut présente une corniche d’un peu plus de 2m de saillie (Planat 1888 [29,p.30]). Cette saillie imposante a nécessité des mesures particulières pour assurer son équilibre, comme nous l’avons vu dans notre précédent article sur la stabilité des encorbellements.

5.3  Appareillage et dessins

Jean Marot publie avant 1659 (la date n’est pas connue avec certitude) un recueil de plans, profils (qui correspondent à des coupes) et élévations de bâtiments prestigieux (palais, chateaux, églises). Les trente profils ou coupes qui font partie de ce recueil ne représentent pas le détail de l’appareillage des corniches, sauf une : celle des chapelles des sépultures des rois de Valois à Saint-Denis (Fig. 15). Il est difficile de dire si l’appareillage représenté est représentatif de l’appareillage du bâtiment lui-même. Certains détails du dessin peuvent en faire douter : les voûtes sont surmontés sur le dessin d’une maçonnerie de moellons à assises régulières, ce qui est peu probable. Le détail de l’appareillage a peut-être principalement un rôle esthétique ici, pour compléter le dessin des différentes assises de l’entablement qui lui peut-être considéré comme représentatif (les traits de côtes verticaux mettent en lumière la proportion des ordres du bâtiment).
Profil des chapelles des sépultures des rois de Valois à Saint-Denis d'après Marot
Fig 15: Profil des chapelles des sépultures des rois de Valois à Saint-Denis
d’après Marot av. 1659 [23,Pl. LXXIV] – scanné par l’INHA
L’examen de ce dessin est l’occasion de se pencher sur la valeur que l’on peut attribuer à ces représentations graphiques pour enquêter sur la queue des corniches. L’architecte et l’appareilleur sont deux personnages distincts du chantier, qui ont des rôles et des savoirs différents. Le dessin d’architecture, réalisé par l’architecte ou sous son contrôle direct, décrit le projet, permet de modeler et faire évoluer sur ce dernier, et finalement de le présenter au maître d’ouvrage. Le dessin d’architecture n’a donc pas pour objectif de présenter cet appareillage, mais de communiquer un projet. Le choix de l’appareillage revient comme son nom l’indique à l’appareilleur, lors du chantier. Ainsi, si les dessins d’architecture donnent probablement une bonne indication sur le profil, et en particulier la saillie des corniches, les (rares) informations tirées de ces dessins concernant la queue des corniches doit se faire avec précaution. (Sur le sujet architecte / appareilleur, voir Pérouse de Montclos 2013 [30,p.91-92]).
Les quelques dessins que nous avons réunis ci-dessous tirés du Grand Marot, et qui représentent, fait assez rare, les queues des corniches, ne peuvent malheureusement pas donner à priori d’information fiables sur ces dernières (Fig. 16, 17 et 18). Il est possible que ce détail d’appareillage n’ait été dessiné que dans un but décoratif, et sa représentativité des dispositions constructives réelles ne peut pas être assurée.
Chapelle du château du S\abbr{r} Ensselin d'après Marot 1727   Eglise du Collège des quatre Nations d'après Marot 1727   Eglise des religieuses de l'Assomption rue St-Honoré d'après Marot 1727
Fig 16: De g. à d. : Chapelle du château du Sr Ensselin, église du Collège des quatre Nations, église des religieuses de l’Assomption rue St-Honoré
d’après Marot 1727 [24] – scanné par la BNF 123
Temple de Balbec, coupe au centre d'après Marot 1727   Temple de Balbec, coupe au niveau du portique d'après Marot 1727
Fig 17: Temple de Balbec [Baalbek]
coupe au centre (à g.) et coupe au niveau du portique (à d.)
d’après Marot 1727 [24] – scanné par la BNF 1 2
Profil du grand vestibule du Louvre d'après Marot 1727
Fig 18: Profil du grand vestibule du Louvre
d’après Marot 1727 [24] – scanné par la BNF 1

6  XVIIIe siècle – premiers règlements

6.1  Accidents et règlements

La littérature et les dessins antérieurs au XVIIIe siècle donnent très peu d’informations sur la queue à donner aux corniches pour assurer leur stabilité. Une succession d’accidents mortels qui surviennent à Paris au début du XVIIIe siècle vont conduire, ou du moins accompagnent, un changement radical sur l’attention accordée aux corniches. Ces accidents sont provoqués par la chute de corniches sur des personnes sur la voie publique. Ils sont suivis par la promulgation d’ordonnances qui régulent la construction des corniches à Paris, et qui sont ensuite reprises par les cours de construction comme nous allons le voir.
Un accident en 1708 dans le cloître de Saint Opportune, puis en 1712 rue Mazarine, est suivi par l’ordonnance du premier Juillet 1712. Cette ordonnance contient des préconisations techniques sur la manière de construire les corniches, suivant le type de matériau utilité pour la façade. Elle est rapportée par de La Mare dans son traité de la police10 où il nomme entablemen ou entablement les corniches (1738 [10,p.125]).
Un nouvel accident mortel en 1721 rue Neuve Notre Dame est suivi d’une nouvelle ordonnance qui reprend et complète le contenu de l’ordonnance de 1712. Cette ordonnance du 25 Avril 1721 est également rapportée par de la Mare, mais elle n’apporte pas de renseignement particulier par rapport à celle de 1712 (de la Mare 1738 [10,p.126]).
Ces règlements stipulent que les corniches en pierre de taille doivent être parpaingnes (i.e. faire toute l’épaisseur du mur). La queue des corniches doit être scellée avec des agrafes avec la maçonnerie située sous la corniche, si leur saillie le nécessite. Il n’est cependant pas indiqué comment est évaluée cette nécessité. Dans le cas où la corniche est construite en moellon, elle doit être armée régulièrement avec des fentons (barres) en fer, et être ainsi liée au mur. Ces règlements de 1712 et 1721 ne fixent cependant aucune limite à la saillie des corniches ([10,p.127]).

6.2  Cours d’architecture et dessins

Pierre Patte, qui fut l’élève de Jacques-François Blondel, poursuit la publication inachevée du cours de ce dernier. Dans le cinquième tome de ce cours d’architecture, publié en 1777 après la mort de Blondel en 1774, il ne mentionne pas l’existence des règlements parisiens, mais les instructions qu’il donne correspondent aux prescriptions que nous venons de voir11.
Patte présente également des planches de façades de maisons où l’appareillage de la corniche est représenté en détail (Blondel et Patte 1777 [2] – figures 19, 20 et 21 ci-dessous).
Corniche de la façade d'une maison en pierre de taille d'après Blondel et Patte 1777
Fig 19: Corniche de la façade d’une maison en pierre de taille
d’après Blondel et Patte 1777 [2,Pl. LXXIV] – scanné par la BNF
Corniche de la façade d'une maison bâtie en pierre et en moellon d'après Blondel et Patte 1777
Fig 20: Corniche de la façade d’une maison bâtie en pierre et en moilon
d’après Blondel et Patte 1777 [2,Pl. LXXVI] – scanné par la BNF
Corniche de la façade d'une maison bâtie en moellon d'après Blondel et Patte 1777
Fig 21: Corniche de la façade d’une maison bâtie en moilon
d’après Blondel et Patte 1777 [2,Pl. LXXVIII] – scanné par la BNF
Quelques années plus tôt, Patte avait déjà représenté avec précision des détails de corniches dans son ouvrage Mémoires sur les objets les plus importans de l’architecture (1769 [26]). Quelques uns de ces dessins sont reproduits ci-dessous.
La figure 22 représente le péristyle du Louvre (colonnade du Louvre) à Paris, construit par Claude Perrault de 1667 à 1670. Patte indique que « on construisit la corniche de l’entablement qui est composée (fig 6 & 9) de trois cours d’assises posées en liaison à l’ordinaire : ces assises sont placées en encorbellement intérieurement, non-seulement à dessein de procurer plus de queue aux pierres, & de les rendre plus capables de soutenir efficacement la bascule, mais aussi pour donner moins de longueur, & conséquemment plus de solidité aux dalles de la terrasse qui couvre cet édifice […] » (1769 [26,p.272-273]).
Péristyle du Louvre à Paris d'après Patte 1769
Fig 22: Péristyle du Louvre à Paris
d’après Patte 1769 [26,Pl. XIII] – scanné par la BNF
La figure 23 représente les colonnades de la place de Louis XV (place de la Concorde) à Paris, construit par Ange-Jacques Gabriel de 1757 à 1774. « La frise, l’architrave & les plafonds étant terminées, on travailla à poser suivant l’art & en bonne liaison, les trois cours d’assises horizontales qui composent la corniche, en affectant de les cramponner toutes ensemble & de leur donner le plus de queue possible, pour mieux retenir la bassecule de l’entablement qui a trois pieds de saillie. » (1769 [26,p.286]).
Colonnades de la place de Louis XV (place de la Concorde) à Paris d'après Patte 1769
Fig 23: Colonnades de la place de Louis XV (place de la Concorde) à Paris
d’après Patte 1769 [26,Pl. XV] – scanné par la BNF
Autre architecte de la fin du XVIIIe siècle, Jean-Jacques Lequeu a dessiné de nombreux détails constructifs de balcons et de corniche. Bien que du point de vue architectural ses dessins soient qualifiées de dessins de bâtiments souvent inconstructibles (Martine François 2009), les détails techniques qu’il propose tranchent avec les autres dessins que nous avons vu jusqu’à présent (à l’exception de Patte), pour la précision des détails techniques qu’ils contiennent. Nous reproduisons ci-dessous deux de ces dessins (figures 24 et 25). Voir également les autres dessins de Lequeu sur gallica :
Profil de la corniche de l'hôtel de Montholon d'après Lequeu 1786
Fig 24: Profil de la corniche de l’hôtel de Montholon
d’après Lequeu 1786 – scanné par la BNF
Détails de balcons, corniches architravées, corniches d'apartement, plinthe de mur d'après Lequeu 1786
Fig 25: Détails de balcons, corniches architravées, corniches d’apartement, plinthe de mur
d’après Lequeu 1786 – scanné par la BNF

7  XIXe siècle

Les nouveaux règlements qui apparaissent au début du XIXe siècle n’apportent pas de grandes nouveautés pour les corniches, par rapport aux règlements du XVIIIe siècle que nous venons de voir. Nous reproduisons ci-dessous le détail des deux règlements du début du XIXe siècle que nous avons pu consulter.
Le contenu des règlements est repris régulièrement dans les traités de construction tout au long du XIXe siècle (e.g. Art de Bâtir de Rondelet, Claudel 1850 [8,p.399-401], Claudel 1865 [9,p.555-562], etc.). Il semble toutefois que ces instructions ne soient pas toujours respectées en pratique. Douliot insiste donc avec force sur l’importance de donner suffisamment de queue aux corniches :
Tout ce qui précède est certainement bon à observer, mais ce qui est beaucoup plus important encore, ce qui est d’une nécessité absolue, et que pourtant on néglige trop souvent aux dépens de la vie des ouvriers, c’est de donner aux pierres qui forment la corniche assez de queue, c’est-à-dire de portée sur le mur, non-seulement pour qu’elles ne fassent pas bascule en avant, mais encore pour qu’elles aient une stabilité convenable sur le mur. La longueur de la queue de chaque pierre doit être au moins égale à la saillie de la corniche, et lorsqu’on le peut, on doit la faire égale à l’épaisseur du mur, quand cette épaisseur est plus grande que la saillie de la corniche. Lorsque l’épaisseur du mur est moindre que la saillie de la corniche et que le mur ne monte pas au delà de l’entablement, il faut placer une assise en pierre de taille par dessus et derrière la corniche, pour retenir le dévers, ou cramponner les pierres une à une par derrière avec le mur, en les mettant en place. Ce sont les pierres qui forment les retours sur les encoignures qu’il faut surtout solidement fixer sur les murs.
Douliot 1825 [12,pp.334-335] – Appareil des entablements
Outre le rappel des règlements, les traités de construction deviennent plus précis sur l’équilibre à rechercher pour les corniches. L’interaction de la corniche avec la toiture est par exemple mentionnée. Bien évidemment, cette interaction était nécessairement prise en compte par les constructeurs avant le XIXe siècle, cependant elle ne semble pas avoir fait l’objet de préconisations dans les traités d’architecture antérieurs. Ainsi, en 1828 Toussaint indique qu’il faut que les corniches portés par les murs aient suffisamment de queue tant pour le [entablement] soutenir par leur propre poids, que pour supporter les pieds des chevrons qui viennent quelque-fois un peu en dehors de l’aplomb du parement extérieur du mur, ainsi qu’on le voir (fig. 217 [Fig. 26]) ; […] il est toujours plus convenable que cette queue soit égale à l’épaisseur du mur, comme ici à CD ; et dans le cas où la plate-forme portant le pied des chevrons dépasserait le nu extérieur, ainsi qu’on le voit à cette même figure, il serait mieux encore que ces assises de corniches puissent dépasser le nu intérieur, comme en EF, si le plancher se trouvait en dessous, et que ces saillies se trouvent dans des greniers, comme il arrive presque toujours (1828 [33,p.229-230]). Toussaint indique également qu’il faut disposer les pierres de la corniche en délit, avec lits en joint p.230. Il indique que dans certains cas il est bon de cramponner chaque assise de cette corniche avec la dernière assise du mur, ainsi qu’on le voit en GH […] p.231.
Corniche en pierre de taille d'après Toussaint 1828
Fig 26: Corniche
d’après Toussaint 1828 [34] – scanné par la BNF
Plans d’exécution   Nous avons vu plus haut la prudence avec laquelle il fallait observer les dessins d’architecture, à propos des gravures de Jean Marot au XVIIe siècle. Le XIXe siècle voit apparaître les plans d’exécution12, qui détaillent précisément les ouvrages à exécuter. Dans le cas des constructions en pierre de taille, on parle de plan de calepinage, qui détaille la position de chaque élément pierre à pierre. Par exemple, les plans de calepinage de l’Hôtel de Ville de Paris lors de sa reconstruction après l’incendie de 1870 sont consultable parmi les collections numérisées des bibliothèques spécialisées de la ville de Paris (lancer une recherche avec calepinage pour accéder aux plans). Ce nouveau type de plan est une source précieuse d’information. La fiabilité de ces plans est bien meilleure que celle des dessins évoqués jusqu’à présent.
Ordonnance du roi portant règlement sur les saillies, auvents, et constructions semblables, à permettre dans la ville de Paris, du 24 décembre 1823.   , reproduite dans Claudel 1865 [9,p.555-562].
  • Art 21. « A l’avenir, il ne sera permis aucune construction en encorbellement et la suppression de celles qui existent aura lieu toutes les fois qu’elles seront dans le cas d’être réparées. »
  • Art 22. « Les entablements et corniches en plâtre, au dessus de 16 centimètres de saillie, seront prohibés dans toutes les constructions en bois. Il ne sera permis d’établir des corniches ou entablements de plus de 16 centimètres de saillie qu’aux maisons construites en pierre ou moellon, sous la condition que ces corniches seront en pierre de taille ou en bois, et que la saillie n’excédera, dans aucune cas, l’épaisseur du mur à sa sommité […] »
Projet de règlement sur la police des constructions, d’après la jurisprudence adoptée par la préfecture du département de la Seine   par Davenne, et reproduit par Rondelet en 183413.
  • Art 21. « Les corbeaux et les assises d’encorbellement en pierre seront de pierre dure d’un seul morceau et traverseront le mur dans toute son épaisseur »
  • Art 42. « Les corniches n’auront pas plus de saillie que le mur n’a d’épaisseur (Art.22 de l’ordonnance royale du 24 décembre 1823.) »
  • Art 43. « Lorsque les corniches seront en pierre de taille, les pierres feront toujours parpaing. Les corniches en moellons ou meulières ne pourront être formées que de plusieurs rangs placés les uns sur les autres en encorbellement; toutes les parties en seront hourdées et cintrées en joints avec bonne liaison, et seront en outre retenus de soixante-cinq en soixante-cinq centimètres avec des fers. (Développement de l’Art.22 de l’ordonnance royale du 24 décembre 1823. Sureté publique.) »

8  Fonctionnement structurel

8.1  Généralités

L’étude de la stabilité des corniches est identique à celle des autres systèmes en encorbellement que nous avons déjà présenté dans un précédent article.
Il y a dans le cas des corniches deux points particuliers. Premièrement, les corniches ne reçoivent généralement pas de surcharges d’exploitation contrairement aux balcons, mais leur positionnement est moins favorable vis-à-vis de la stabilité en raison de l’absence de contrepoids placé au dessus des queues. Des éléments métalliques peuvent pallier à ce manque de stabilité en allant chercher la masse des assises inférieures pour stabiliser la corniche. Ce procédé est mentionné par Douliot et Toussaint au début du XIXe siècle (Fig. 26), et dans les règlements du XVIIIe siècle que nous avons vu plus haut.

8.2  Pied des charpentes

L’appui de la charpente sur la corniche peut avoir un impact sur l’équilibre de cette dernière. Il faut donc tenir compte de l’agencement des pieds de charpente vis-à-vis de l’appareillage de la corniche.
L’étude des charpentes et des maçonneries sont conduites souvent indépendamment. Les relevés archéologiques des charpentes représentent au mieux le contour de la tête du mur en entier, et plus souvent seulement le niveau de l’arase et du nu intérieur du mur. Une explication pratique est que la position du mur extérieur n’est souvent pas accessible ou visible depuis l’intérieur des combles où sont réalisés les relevés. De plus, lors de l’existance d’une corniche, la longueur de cette dernière (sa queue) n’est pas relevé (nous n’avons pas trouvé d’exemple où elle l’était). Là encore, les conditions de relevé peuvent expliquer cette tendance : l’arase du mur, encombré souvent par deux sablières, des débris de couverture, poussières, fientes de pigeon, et parfois même un remplissage maçonné entre les deux sablières rend la lecture de l’arase difficile.
Charpente à chevrons formant ferme   Les pieds de charpente à chevrons formant ferme prennent généralement appui sur un cours de simple ou double sablière. Il n’y a pas de règle générale concernant la position des sablières sur l’arase des murs. Certaines tendances se dégagent, comme la position de la sablière intérieure relativement proche du nu intérieur du mur. La position de la sablière extérieure est extrêmement variable, la position de cette dernière à proximité du nu extérieur du mur est loin d’être une règle générale. En revanche, il est rare de voir cette sablière extérieure sur la partie en surplomb de la corniche quand cette dernière existe (et est représentée sur les relevés). Parmi les centaines d’exemples de charpentes regroupées par Hoffsummer 2002 [19], Hoffsummer et al. [20] et Epaud 2007 [16], nous n’avons trouvé que les exemples suivants pour lesquels la corniche était représenté, et la sablière extérieure était en appui sur la partie en surplomb de la corniche :
  • Hermonville, église St-Sauveur, vers 1180d : sablière extérieure sur corniche (à modillons ?) [19,p.172]
  • Bouconville-Vauclair, abbaye Vauclair, bâtiment des convers XIIIe siècle, en ruine depuis 1917 : sablière extérieure sur corniche (à modillons ?) [19,p.199]
  • Laval, basilique Notre-Dame d’Avesnières, transept sud : sablière unique, placée au même niveau que l’entrait (assemblage latéral ?), qui reçoit chevrons des fermes principales et secondaires. La sablière est placée au dessus d’une corniche à modillons [20,p.108]
  • Fontevraud, église abbatiale Sainte-Marie, choeur, fin XVIIIe siècle : sablière extérieure sur corniche à modillons [22,p.298-299]
  • Chalons-en-Champagne, église Notre-Dame-en-Vaux, début du XIIIe siècle : sablière extérieure sur corniche [16,p.208]
Si la partie de l’arase du mur comprise entre le bord extérieur de la corniche et la sablière extérieure ne peut pas être couverte directement par la couverture sur les chevrons, alors cette partie est couverte soit par des coyaux, qui prennent appui sur le bord de la corniche ou du mur, sur la corniche, ou sur une sablière de coyau, soit par un chéneau.
Double cours de sablière d'une charpente à chevrons formant ferme d'après Viollet-le-Duc
Fig 27: Double cours de sablière d’une charpente à chevrons formant ferme
d’après Viollet-le-Duc, Art. Charpente – Wikisource
Charpente à fermes et pannes   Dans le cas des charpentes à fermes et pannes, les efforts rapportés par les chevrons en pied sont moins important que pour les charpentes à chevrons formant fermes. Les chevrons en pied prennent appui sur une sablière. Comme précédemment, cette sablière est généralement posé hors de la saillie de la corniche. Toussaint mentionne cependant cette possibilité (voir supra).
Comme précédemment les coyaux ou les sablières des coyaux peuvent prendre appui sur la partie en saillie de la corniche14

9  Conclusion

Ce survol rapide de l’antiquité au XIXe siècle ne permet pas de rentrer dans le détail des constructions de chaque époque. Il serait certainement profitable d’étudier pour chaque époque un certain nombre de constructions à partir de relevés archéologiques. Cette observation conduirait certainement à corriger et amender certaines informations faites ici. Ce travail reste à faire. Nous espérons que cette ébauche à grands traits des systèmes constructifs sera néanmoins profitable pour appréhender la stabilité des corniches.
 
Article mis en ligne le : 14/12/2014.
 

Sur l’auteur :

Mathias Fantin est ingénieur projet pour la restauration des monuments anciens. Il a fondé en 2014 Bestrema, un bureau d’études structures spécialisé dans ce domaine.
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Bibliographie

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[40]
: Entretiens sur l’architecture, Tome premier. A. Morel, Paris, 1863.

Notes

1 « Dans l’architecture classique, un entablement comprenant architrave, frise et corniche, était le complément obligé de toute ordonnance à colonnes » (Choisy [5,p.371]). Voir aussi Viollet-le-Duc Art. corniche 1860 [38]
2 Choisy reprend là des arguments déjà exposés par Viollet-le-Duc (1863 [40,p.45])
3 Viollet-le-Duc concernant les frises doriques : « La frise posée sur l’architrave n’est qu’une suite de petits blocs entre lesquels sont posées des dalles de champ avec un remplissage par derrière, quelquefois en plusieurs assises. »(1863 [40,p.48])
4 Traduction de Choisy [7,p.157], passage relevé par Perrault 1683 [27,p.18]
5 Cette remarque s’applique également aux corniches romanes dont nous avons parlé plus haut.
6 La même date de 1230 pour la réapparition des chéneaux sur les corniches est donnée par Viollet-le-Duc dans son article balustrade.
7 En aparté, cet entretien des chéneaux si simple mais pourtant si essentiel pour la bonne conservation des édifices est trop souvent délaissé aujourd’hui.
8 Choisy indique concernant l’architecture grecque antique que le module à prendre en compte pour établir les proportions des édifices est le rayon moyen (1899 [6,p.385,391])
9 « Corniche : s. f. terme d’Architecture. On comprend sous ce nom tout membre à-peu-près saillant de sa hauteur, & servant à couronner un bâtiment ou tout autre membre principal en Architecture, qui par sa saillie jette loin du pié du bâtiment les eaux du ciel. » Diderot et d’Alembert (1754 [11]).
10  Extraits du traité de la police par de La Mare (1738 [10,p.125]) :
  • « Pour les murs de face de Bâtimens qui se construiront avec moilons & plâtre, ou mortier de chaux & sable, outre les moilons en saillie dans lesdites plinthes & entablemens, aussi suivant les Réglemens, ils seront [les maçons] tenus d’y mettre des fantons de fer, aussi en quantité suffisante pour soutenir lesdites plinthes & entablemens, corps, avant-corps & autres saillies  »
  • « Et quant aux Bâtimens qui se construiront en pierres de taille, les entablemens porteront le parpin du mur outre la saillie, & au cas que la saillir de l’entablement soit si grande qu’elle puisse emporter la bassecule du derrière, ils seront tenus d’y mettre des crampons de fer, pour les retenir dans le mur de face au-dessous. »
11  Extraits du cours d’architecture de Blondel et Patte 1777 [1,p.291,300] :
  • Concernant les façades en pierre de taille : « Les corniches & entablements qui couronnent les façades [en pierre de taille] doivent comprendre tout le parpin du mur, & avoir dans le mur des queues suffisantes pour soutenir la bassecule de leur saillie »
  • Concernant les façades en moellon : « Les corniches P qui terminent ces sortes de façades [en moellon] se font toutes en plâtre. Et à l’effet de solider leur saillie, qui est souvent considérable, & de les bien lier avec le mur qui leur est adossé, ou [on] avance un peu les derniers rangs supérieurs des moilons en dehors, en leur donnant suffisamment de queue, & l’on scelle en outre des espèces de fantons, ou des petites potences de fer dans ledit mur, de distance en distance, pour aider à soutenir leur encorbellement. »
12 Le sujet de la naissance des plans d’exécution et leur importance dans la gestion du chantier et des projets reste à explorer, nous n’avons pas étudié cette question.
13 Ce projet de règlement sur la police des constructions est antérieur à 1834, mais nous n’avons pas retrouvé la source qu’a utilisé Rondelet en 1834. Charue et al. date le projet de réglement de Davenne de 1825 environ (1984 [4,II.64]).
14 Par exemple :
  • Paris, Hôtel des Invalides, toiture du bat 9, boulevard des Invalides, après 1677, toit à la Mansart, avec sablière des chevrons à l’aplomb du mur, et sablière des coyaux sur corniche (Hoffsummer 2002 [19,p.235])
  • Fontevraud, palais abbatial de l’abbaye (Hunot 2001 [21,p.100-102])